On dit souvent que le bridge est un jeu de communication — encore faut-il que votre partenaire comprenne la question avant de tenter une réponse. C'est exactement le problème que résout le Roudi : après la redemande à 1SA de l'ouvreur, comment savoir s'il détient trois cartes dans votre majeure, et si son jeu est minimum ou maximum ? Sans cette convention d'enchères au bridge, vous naviguez à l'aveugle, et un contrat de manche peut vous passer sous le nez — ou, pire, vous conduire dans un contrat impossible.
À quoi sert le Roudi dans les enchères au bridge ?
Le Roudi est une convention d'enchères artificielle qui permet au répondant d'interroger précisément l'ouvreur sur son fit et sa force après une redemande à 1SA. Sans lui, le répondant ignore à la fois si l'ouvreur est fitté dans sa majeure et s'il est minimum ou maximum dans sa fourchette de 12 à 14H — deux informations pourtant décisives pour choisir entre 2M, 4M ou 3SA.
Après la redemande à 1SA, le répondant se retrouve face à un mur d'incertitude. Il possède cinq cartes (ou plus) dans sa majeure et une main qui justifie au moins une tentative de manche, mais il ne sait ni si l'ouvreur est fitté, ni s'il est minimum ou maximum. Un changement de couleur économique est faible et non forcing dans cette séquence ; il n'existe ni troisième couleur forcing ni quatrième couleur forcing. Il fallait donc inventer un relais artificiel pour obtenir ces informations cruciales. C'est le champion français Jean-Marc Roudinesco qui a acclimaté cette convention en France dans les années 1980 — d'où son nom.
L'enchère de 2♣, artificielle, demande à l'ouvreur : « As-tu trois cartes dans ma majeure ? Et si oui, es-tu minimum ou maximum ? »
Dans quelle séquence d'enchères utilise-t-on le Roudi ?
Le Roudi s'insère dans une séquence très précise et ne s'applique que dans ce contexte exact. L'ouvreur a ouvert d'une couleur quelconque au palier de 1, le répondant a répondu 1♥ ou 1♠, et l'ouvreur a redemandé 1SA — c'est sur cette redemande, et uniquement sur celle-ci, que le répondant peut enchérir 2♣ Roudi.
Pour déclencher le Roudi, le répondant doit remplir l'une des conditions suivantes :
- Cinq cartes dans la majeure et au moins 11HL — le cas principal, avec une ambition de manche.
- Six cartes dans la majeure et environ 10-12HL — une main qui espère la manche si l'ouvreur est fitté et maximum.
- Une longue à Trèfle dans une main faible — cas marginal mais utile : puisque 2♣ est artificiel, le répondant pourra ensuite dire 3♣ pour imposer l'arrêt dans cette couleur.
Voici un exemple classique :
♠ AV965 ♥ 4 ♦ R1073 ♣ D105
Après 1♣ – 1♠ – 1SA, vous dites 2♣. S'il y a trois cartes à Pique en face, tous les espoirs de manche sont permis.
Quelles sont les trois réponses de l'ouvreur au Roudi ?
Le système dit « Roudi 3 réponses » (ou « Roudi constant ») est aujourd'hui le standard des enchères au bridge en France. Les réponses sont identiques quelle que soit la couleur d'ouverture et quelle que soit la majeure répondue, ce qui en fait un outil simple à mémoriser et à appliquer en compétition.
- 2♦ = pas trois cartes dans la majeure du répondant (donc deux cartes seulement). Aucune précision de force.
- 2♥ = trois cartes dans la majeure, jeu minimum (12-13H).
- 2♠ = trois cartes dans la majeure, jeu maximum (13+-14H).
Notez bien que l'ouvreur ne précise sa force que lorsqu'il est fitté. Sur la réponse de 2♦ (misfitté), le répondant disposera d'autres moyens pour explorer la force de l'ouvreur s'il en a besoin.
Un point important : dans le Roudi d'origine, il était prévu de répondre 2SA avec un jeu maximum et sans fit. Cette option a été abandonnée à juste titre : elle risquait de conduire inutilement au palier de 3 et donnait gratuitement des informations aux adversaires.
Exemple de conclusion directe
Vous tenez : ♠ RD742 ♥ D97 ♦ AD3 ♣ 95
La séquence : 1♣ – 1♠ – 1SA – 2♣. L'ouvreur répond 2♠ (fitté maximum) ? Vous concluez à 4♠. Il répond 2♦ (misfitté) ? Direction 3SA.
Comment se développent les enchères après la réponse au Roudi ?
Après le Roudi, deux principes fondamentaux gouvernent les enchères du répondant : au palier de 2, ses enchères sont non forcing ; au palier de 3, elles deviennent forcing et peuvent signaler une ambition de chelem. Maîtriser ces développements est aussi important que connaître la convention elle-même.
Quand la recherche du fit n'aboutit pas (réponse 2♦)
Vous tenez : ♠ 1082 ♥ RD1043 ♦ AS4 ♣ D10
Séquence : 1♣ – 1♥ – 1SA – 2♣ – 2♦. Pas de fit à Cœur. Vous dites 2SA : proposition de manche naturelle, non forcing. L'ouvreur conclura à 3SA s'il est maximum.
Autre cas : ♠ DV987 ♥ AR104 ♦ 7 ♣ 953
Séquence : 1♦ – 1♠ – 1SA – 2♣ – 2♦. Vous dites 2♥ pour montrer cinq Piques et quatre Cœurs, 6-10 points, non forcing. L'ouvreur pourra soutenir les Cœurs, revenir à 2♠, ou dire 2SA.
Quand le fit est trouvé mais que le chelem se profile
Vous tenez : ♠ AD1097 ♥ 72 ♦ RD5 ♣ AD4
Séquence : 1♣ – 1♠ – 1SA – 2♣ – 2♠ (fitté maximum). Vous dites 3♣ : naturel et forcing, en route pour les contrôles et le chelem.
L'exception à ne pas oublier
L'enchère de 3M (la majeure du répondant) directement après le Roudi est une proposition de manche avec six cartes, environ 9-10 points, non forcing. Par exemple avec ♠ AV10965 ♦ RD3 ♣ 762 après une réponse de 2♦.
Attention : ne confondez pas avec 3M annoncé directement sur 1SA (sans passer par le Roudi), qui montrerait six cartes et une ambition de chelem.
Comment utiliser le Roudi face à une intervention adverse ?
L'intervention adverse modifie les modalités du Roudi mais ne le supprime pas. La règle est simple : si un cue-bid est disponible, il remplace le 2♣ artificiel ; si l'intervention est un contre d'appel, le Roudi est maintenu intégralement.
- Intervention naturelle : le Roudi est remplacé par le cue-bid de la couleur de l'intervenant. Avec ♠ R10865 ♥ D4 ♦ AV4 ♣ D106, après 1♣ – (passe) – 1♠ – (passe) – 1SA – (2♥), vous dites 3♥ (cue-bid), car 2♣ serait naturel et faible.
- Intervention par un contre d'appel : le Roudi est maintenu intégralement, car il n'y a aucun cue-bid à disposition.
Quelles sont les conséquences du Roudi sur le reste du système d'enchères ?
Adopter le Roudi ne se fait pas sans restructurer l'ensemble des enchères après 1SA. Ces changements sont cohérents et logiques, mais ils doivent être assimilés par les deux partenaires pour éviter toute confusion en jeu de la carte.
- Le bicolore économique du répondant (nouvelle couleur au palier de 2) devient non forcing et faible (5-6 à 9-10H). Par exemple, 1♦ – 1♠ – 1SA – 2♥ montre cinq Piques et quatre Cœurs, jeu limité.
- Le soutien différé à saut dans la mineure d'ouverture (ex : 1♦ – 1♠ – 1SA – 3♦) dénie cinq cartes dans la majeure — puisqu'avec cinq cartes, le répondant serait passé par le Roudi.
- Le point faible du système : il n'est plus possible de jouer tranquillement 2♣ naturel avec une main faible. C'est le prix à payer, largement compensé par la précision des enchères.
Points clés à retenir sur le Roudi
- Le Roudi 2♣ s'utilise après toute séquence 1x – 1M – 1SA, avec cinq cartes dans la majeure et une ambition de manche (ou une longue à Trèfle faible).
- Trois réponses : 2♦ (pas fitté), 2♥ (fitté minimum), 2♠ (fitté maximum).
- Au palier de 2, les suites sont non forcing. Au palier de 3, elles sont forcing.
- En cas d'intervention naturelle, le cue-bid remplace le Roudi. Après un contre d'appel, le Roudi est maintenu.
- 3M directement sur 1SA (sans Roudi) = ambition de chelem. 3M après le Roudi = proposition de manche, non forcing.
Pour aller plus loin
- Les 20 Conventions Essentielles — l'ouvrage de référence qui détaille le Roudi et bien d'autres conventions indispensables.
- Le Roudi trois réponses de Jean-Pierre Desmoulins — une plaquette entièrement consacrée à la convention, avec tous les cas particuliers.
- Voir nos articles sur le Roudi

